India Part 3: Dharamsala

 

Jeudi 23 février 2017

Quelle “joie” de retrouver les bus indiens! De Rishikesh à Dhera Dun, puis de Dhera Dun à Dharamsala, il nous faudra quasiment 13 heures de route pour arriver à bon port, en pleine nuit, épuisés et refroidis par le changement de climat soudain. Entre l’Uttarakhand et l’Himachal Pradesh, nous perdons 10°. J’épargne les détails rocambolesques du trajet qui aura nécessité patience et sang-froid dans le confort d’une charrette et l’isolation d’un moulin. Complètement décalée, je me sens comme Ace Ventura version indienne.

À 6 heures du matin, le chemin se fait pourtant assez miraculeusement vers une chambre du Om Hotel, qui nous accueille à draps ouverts. Inespéré. Heureux comme des enfants à qui on offre une glace, nous nous écroulons de fatigue, pour découvrir au réveil une superbe vue apaisante sur Dharamsala et sa vallée. À cette période de l’année et sans doute à cause des températures hivernales (pour la sudiste que je suis), Mc Leod Ganj est beaucoup plus calme que Rishikesh. Mes tympans crient victoire et mon crâne chante Alléluia. C’est ici que le Dalaï Lama s’est réfugié et a été accueilli après son exil du Tibet. Ils y ont construit le temple Tsuglagkhang en 1969, après le saccage par les chinois du temple de Jokhang à Lassa. Nous le visitons l’après-midi. Je me sens un peu intimidée de mettre les pieds dans cet endroit chargé d’une énergie si forte, qui recèle textes sacrés, mandalas, reliques de Lassa… La résidence du Dalaï Lama, en face, est bien gardée. Nous allons nous prendre un shot de noirceur humaine au Tibet Museum: je n’avais pas saisi que la situation des Tibétains était encore si dramatique actuellement. Beaucoup d’entre eux tentent encore chaque jour l’exil vers le Bhoutan, le Népal ou l’Inde au péril de leur vie. Et ces jeunes moines se brûlant vifs pour signifier leur désespoir… Nous errons sur le chemin du retour, un peu sonnés et fatigués. On ne se remet pas bien vite de l’épreuve d’un bus indien et d’images de guerre.

À Mc Leod Ganj, on croise autant d’hindous que de moines rasés en tenue bordeaux: hindouisme et bouddhisme cohabitent sans heurts, semble-t-il. La fête de Shivaratri de demain en l’honneur du dieu Shiva se passe d’ailleurs seulement quelques jours avant Losar, le nouvel an tibétain. Il y a aussi ici une petite proportion de musulmans, et notamment des cachemiris, qui tiennent pour la plupart des boutiques d’étoffes, écharpes et tapis.

Sur Temple Road et Bhagsu Road, chaque mètre carré est utilisable et propice à l’installation d’un petit commerce. Quand ce n’est pas une boutique, c’est un vieux monsieur qui fait griller de la viande, des vendeurs de Momos (le “kebab” tibétain!), de fruits secs, de bijoux, d’artisanat ou de camelote! Les tibétains vendent des produits au nom de la cause tibétaine, les indiens profitent aussi du tourisme pour vivre. Au fond, beaucoup rêvent du dernier I-Phone, comme partout…

Le contenu des étagères des épiceries est tout aussi absurde que désorganisé: en pole position sur les devantures, les chips L., les bouteilles d’eau, le chocolat, et le papier toilette dont la marque me questionne: “FRENCH”. L’élégance à la française jusque dans la raie des fesses…! À l’intérieur, les rayons de biscuits côtoient les savons à l’Aloe, au Neem ou Santal, les épices pré-mélangées dans des paquets aux couleurs criardes sont étalées à côté des produits de beauté ayurvédique “Himalaya”. Si vous cherchez un produit précis, allez directement à l’endroit où vous n’auriez jamais eu l’idée de le ranger, ou bien demandez directement au vendeur en agrémentant de gestes votre anglais, en espérant que le-dit geste soit universel et ne constitue en aucun cas un outrage à la culture.

Vendredi 24 février

Direction Bhagsu avec les gros sacs à dos, en quête d’une guesthouse pour les quatre dernières jours du voyage à deux, et à la recherche d’une formation au massage ayurvédique. Après avoir rencontré deux docteurs en Ayurvéda, nous choisissons Dr A.S, qui semble assez reconnu et dont le contact m’apparaît d’emblée ouvert et chaleureux. Les cours commenceront demain.

Un peu indécis et perdus dans cette partie de Dharamsala à moitié construite (ou déconstruite?), où les devantures sont souvent ce qui reste des commerces seulement, nous nous dirigeons vers la cascade de Bhagsu et traversons la petite rivière juste un peu plus bas pour regagner l’autre flanc de colline. Malheureusement, les déchets ont aussi fait leur nid entre les pierres et les orties tout au long du chemin et même au bord de l’eau. La conscience écologique n’est pas vraiment la priorité ici, les déchets restent là où les produits ont été consommés. De toute façon, il n’y a pas de poubelle à des centaines de mètres à la ronde. Une hippie saisonnière d’une quarantaine d’années nous expliquera que cela a empiré d’année en année, depuis qu’une certaine classe de la société indienne a pu elle aussi se permettre de jouer les touristes, mais donc aussi de laisser derrière elle les traces de son passage sur les plages de Goa et d’ailleurs. Même les habitants ici ne peuvent compter sur un système organisé de traitement des déchets; ils brûlent, enterrent, ou jettent dans la nature.

L’empaquetage excessif et désolant ruine la beauté du sauvage. Même les chemins de montagne affichent les couleurs plastiques de Monsanto. Amen au nouveau dieu-totem des contrées les plus reculées du monde. Pas de répit pour la consommation en terre sainte. Je nous revois à une vingtaine sur la plage Coco Beach à Nice (les “Apéros Clean” de G.) avec nos sacs poubelles, missionnés avec coeur au ramassage des ordures, et je nous imagine soudain ici, le long de la rivière de Bhagsu. Il faudrait qu’on soit une centaine, et encore, on ne saurait même pas quoi faire de nos cargaisons après le nettoyage… Les changements d’échelles donnent le vertige.

Arrivée au petit coin de paradis conseillé par F.: une guesthouse toute peinte en bleu, avec ses tables rondes, ses bancs en pierres sèches surplombant une vue dégagée sur la vallée au soleil, et ses multiples autels improvisés. Une statue de Bouddha, des coeurs, des peintures et phrases colorées peintes sur des pans d’ardoise, Bob Marley (bien sûr), des drapeaux de prières tibétains, des hamacs… Deux magnifiques chiots nous accueillent à petits jappements rassurants. Il y a donc quelques endroits en Inde où l’on prend soin des chiens. En attendant les gardiens des lieux, nous profitons du silence et du soleil pour méditer ensemble et jouer au Qwirkle aux dernières lueurs du jour. Pour la seconde fois du voyage seulement, je me délecte du silence. Un luxe hautement savouré.

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Samedi 25 février

La douche matinale au seau est devenue un petit rituel. L’eau n’est pas toujours chaude et la taille des cumulus petite, il faut un peu de courage, mais ce format permet de ne pas s’éterniser et d’être efficace en deux temps trois mouvements. Ce matin, l’eau est froide et l’air glacé passe sous la porte grinçante en métal… Réveil sportif après une séance de yoga tant attendue. Je n’ai pas dansé depuis trois semaines et mon corps demande à s’étirer.

Se réveiller et partir à pied “en cours”, le long d’un petit sentier qui traverse la rivière avec son petit sac à dos et ses stylos, a le goût d’une douce revanche sur les trajets d’école. Cette fois, je pars en pleine nature pour apprendre quelque chose que j’ai choisi d’apprendre, et avec enthousiasme donc. Je pense à André Stern et son discours passionné sur l’apprentissage. Cela me semble beaucoup plus simple et naturel de cette façon. Fini l’ennui sur les bancs de l’école!

Nous arrivons à l’Ayuskama Ayurvedic Clinic. Le cabinet n’a rien d’une clinique, il a été implanté au rez-de-chaussée d’un hôtel, la pancarte se décolle sur le haut et recouvre une partie des lettres. Le Dr A.S reçoit pourtant ici ses patients et des étudiants du monde entier intéressés par la médecine ayurvédique, donne des conseils à la porte, concocte certains remèdes et enseigne à son jeune et souriant apprenti, au même nom qu’une star de Bollywood. Au premier étage de l’hôtel se trouve la salle de massage où nous apprendrons la pratique de L’Abhayangam (ou Abhyanga) les deux jours suivants. Le docteur nous reçoit à l’ouverture, il est assez jeune, souriant, bien portant, portable dégainé comme un médecin bien occupé. Il faut dire qu’il ne chôme pas: entre ses consultations, formations, enseignements et le projet de construction d’un hôpital ayurvédique à une vingtaine de kilomètres de Bhagsu, il trouve quand même le temps de prendre un patient à la pause de 11 heures.

Je ressors de cette matinée de formation “ravie” de savoir que nos hôpitaux psychiatriques sont une belle farce, et qu’il nous faudrait peut-être essayer d’arrêter de donner des cachets-zombies pour consacrer plus de temps et donner de l’amour à chaque patient. J’en étais déjà consciente, et en suis maintenant convaincue: simple suggestion, on pourrait, au lieu d’anesthésier les cerveaux, accompagner les personnes en difficulté en permanence en leur proposant des traitements naturels, des massages quotidiens, des balades dans la nature, de la méditation et des activités artistiques; cela nécessiterait certes un soignant par patient, ou un membre de la famille attitré, un “luxe” qui engagerait un tout autre système et rythme de vie. Notre société et la façon de vivre à l’occidentale, aliénée par le travail et en manque de temps, ne permet pas une réelle prise en charge et des soins appropriés pour les personnes démentes, en fin de vie, ou pour celles qui ont des douleurs chroniques, qu’elles soient physiques ou mentales. Je suis également de plus en plus convaincue que mon travail actuel ne correspond pas à cette vision holistique du soin humain; le cadre proposé est trop “spécialisé”, limité, contraint, et ne permet pas une expansion et un épanouissement global de l’être. Cinq ans d’activité… C’est bien assez pour s’en rendre compte! Il n’y a aucun problème à vouloir évoluer et apprendre d’autres choses. Je me demande si ma soif de liberté peut se contenter d’une profession, d’une étiquette ou d’un lieu fixé à vie. J’ai besoin d’espace et de mouvement pour éprouver physiquement l’espace intérieur. Faire confiance… Laisser venir ce qui se présente.

Pour le moment, ce qui se présente est une envie irrépressible de calme et de nature. Nos pas nous portent vers Dharamkot, sur la route encore encombrée d’engins à moteur, puis dans des chemins de traverse que nous prenons un peu au hasard. Il s’agit de fuir les klaxons et de se perdre un peu, malgré l’inconfort d’une tenue de ville et d’espadrilles glissantes. Les aléas de l’improvisation. L’imprévu se fiche d’être à l’aise. Perchés dans les hauteurs, loin des touristes, la nature nous offre le spectacle d’une danse d’aigles et le solo magique d’un manège royal. Un énorme aigle est tout proche et décrit des cercles en planant au-dessus de nos têtes. C’est le Boeing de la bande qui nous régale la vue de sa majestuosité indécente. Merci, Merci…

De retour à la guesthouse, c’est à notre tour de nous exprimer en plein soleil, chantant en choeur et en harmoniques. Il faut toujours avoir une guitare et quelques airs sous le coude au cas où l’envie d’exprimer le bonheur à voix haute pointerait le bout de son nez. Être simplement côte à côte et ajuster sa voix à celle de l’autre et un bel exercice d’écoute et d’accueil de l’instant, en plus d’une source de joie démesurée.  J’inspire et expire profondément devant cette vue qui commence à m’être familière, mesurant ma chance à la douceur de la brise et à la fraîcheur nocturne qui s’annonce. L’Aloo Gobi et les aubergines “no-super-spicy” compensent la baisse de température en brûlant savoureusement nos papilles.

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Dimanche 26 février

Petit chemin sauvage pour l’école.

L’apprenti du doc a le meilleur boulot du monde: il apprend la médecine ayurvédique, assiste le docteur et se fait masser à longueur de journée. Vous prendriez bien un petit massage de 2 heures au petit-déjeuner? Mais, avec plaisir! Les cours pratiques passent très vite. J’aime tellement ça en fait, apprendre! À l’école, en prépa, à la fac, je l’avais oublié… toutes ces heures perdues de remplissage et de restitution de connaissances mortes! Mais je peux désormais me réapproprier mon cortex.

Les mains enduites d’huile de sésame jusqu’au bout des ongles, je me concentre sur chaque geste et me fais la réflexion que je suis vraiment faite pour ça. La peau est la porte d’entrée privilégiée pour “toucher” l’être humain, pas besoin de grands discours, la confidence peut investir peu à peu l’espace au contact des mains soigneuses. Il n’y a pas d’attente de guérison ou d’un savoir supérieur, spécialisé, mais une confiance gagnée par imprégnation et relâchement des pores comme des pensées.

Alors que D. regagne la guesthouse pour y échouer ses dernières forces, je profite d’une après-midi en solo pour flâner sur le chemin de Mc Leod Ganj et passer du temps dans la minuscule grotte d’un artisan qui confectionne des bijoux en macramé autour de différentes pierres. Je tombe amoureuse de Lapis Lazuli.

Lundi 27 février

Formation pratique Abhayangam round 2. Ça y est, je commence à penser et rêver en anglais, signe que mon cerveau a fait la transition linguistique. Encore une fois, la matinée passe en un éclair, tant d’informations concentrées en si peu de temps; j’ai du mal à croire que la formation est déjà terminée, il va falloir que je pratique sérieusement et rapidement les techniques apprises pour ne pas les oublier. J’imagine que les cobayes ne seront pas durs à trouver… A.S nous remet un certificat. Nous le quittons avec un respect cordial mêlé de franche sympathie.

Comme des geek en manque, nous profitons de l’accès Wi-Fi du Moonpeak Café pour nous “connecter” à nos proches en profitant d’une soupe, de chapatis et de Naans. Je me rends compte que je leur donne très peu de nouvelles, ils doivent certainement comprendre que je n’ai pas envie de passer mon temps à errer sur la toile. Les saveurs de la soupe aux épinards et amandes me ramènent au présent. Au diable le pianotage smartphonal, ils auront tout le loisir de me lire ou de voir des photos plus tard, s’ils le souhaitent. Il n’y a d’ailleurs rien de plus ennuyeux que de regarder des albums entiers de centaines de photos de voyages que l’on n’a pas vécus… Le trop-plein d’images fixées et le manque cruel de sensations partagées annule le plaisir du compte-rendu de retour. À noter: les lecteurs du blog sont donc priés de ne pas se forcer à lire!

L’aventure des distributeurs de cash en Inde est revécue en permanence. Il y a, pour des raisons assez obscures, plusieurs situations habituelles face aux ATM:

  • la machine, posée dans le coin d’une pièce désaffectée, est hors service;
  • la machine fonctionne mais ne reconnaît pas les cartes ou est “Out of Cash”;
  • le distributeur fonctionne, il y a du cash, mais seulement par multiples de 2000, ce qui se traduit mystérieusement par la formule mathématiques indienne “multiples of 100”. Dans ce cas, la file d’attente commence à l’intérieur de ladite pièce désaffectée et se poursuit sur une vingtaine de mètres dans la rue.

C’est donc à cette dernière occasion que je discute tour à tour avec un vendeur cachemiri, deux jeunes tibétaines se préparant à passer Losar en famille, et deux anglais, prêts à passer deux jours par ville en mode éclair pour pouvoir faire un tour entier de l’Inde du Nord. Je n’arrive pas à m’imaginer faire un tel voyage, j’ai déjà besoin de trois jours complets pour laisser mon corps se reposer du trajet, prendre ses marques, s’habituer à un nouvel espace, un nouveau climat… repartir aussitôt serait un arrachement prématuré à un tout nouveau terrain de découvertes.

Le départ approche et l’idée de nous accoutumer à une séparation physique de quelques milliers de kilomètres commence à affoler le mental. Une dose de soleil sur la terrasse du Om Hotel, la lecture de quelques chapitres de Krishnamurti, et une méditation particulièrement émouvante et profonde au Tsuglagkhang au coeur des festivités viennent apaiser et accueillir les pensées et émotions vagabondes. Sur ce banc de la cour intérieure, assis côte à côte en tailleur et main dans la main, nous déposons en silence nos émotions respectives. Les visiteurs observent avec curiosité ces deux humains calmes et immobiles dans les rayons descendants du soleil s’infiltrant à travers les cèdres autour du temple. Lapis Lazuli et Labradorite échangent dans une communion magnifique sans mots. Des larmes coulent le long de mes joues, j’affiche pourtant en même temps un sourire béat. Des touristes indiens nous intègrent à leurs selfies, il paraît qu’on est beaux.

Un dernier Masala Chai, en regardant le coucher du soleil sur une musique qui me paraît familière. Normal, c’est Easy Muffin d’Amon Tobin. Un énorme aigle passe tout près de nous, comme pour nous rappeler la fugacité des instants et la saveur déjà nostalgique du temps partagé. J’ai la sensation de connaître cet humain depuis toujours et en même temps de le re-rencontrer chaque jour. Quelle gratitude de se sentir libre dans une relation “LIBRE”, c’est-à-dire une relation dans laquelle chacun cultive à la fois le Soi et l’Entre-Deux comme des jardins sacrés. Des saisons y sont respectées et accueillies en conscience:

  • Printemps, le renouveau et la croissance spirituelle, l’évolution et l’échange;
  • Été, la paresse du plaisir et la chaleur éclatante de l’osmose;
  • Automne, les temps de doute et d’accueil, les peurs ancrées depuis si longtemps dans nos petites vies d’humains;
  • Hiver, l’hibernation et l’introspection, les besoins de solitude avant le retour du printemps.

Dernier repas partagé. Une soupe aux chandelles “à l’indienne”: plateau posé sur le lit, deux bougies chauffe-plat, chaleur dérisoire d’un chauffage portatif qui grésille entre deux bouchées. Derniers chants et guitalélé en choeur, les yeux fermés. Il en faut peu pour être heureux.

 

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