India Part 2: Rishikesh

Mercredi 15 février 2017

Après une arrivée de nuit un peu chaotique la veille, à la recherche d’un toit de dernière minute puis une nuit comateuse pour ma part, une journée ensoleillée lève le voile sur les rues du quartier Swarg Ashram, très fréquenté des touristes. Mais pas seulement… Humains comme vaches, singes, écureuils et chiens épuisés animent de vie la Concrete Jungle. Les façades quelque peu délabrées de maisons basses succèdent aux entrées d’ashrams, magasins “à touristes”, restaurants et cafés parfois peu attrayants au premier abord mais aux bons Chai et plats savoureux à qui ose s’y aventurer.

Les bords du Gange sont apaisants la journée et magiques la nuit. Il y a une révérence à tirer devant les flots purificateurs du matin et un chant nocturne et lumineux qui embrase le coeur à écouter après le crépuscule. Les sadhus habillent d’orange chaque fil tiré au-dessus de l’horizon pour faire sécher le linge. Ils se lavent Gange, méditent Gange, prient Gange, mendient Gange; une litanie gangique renouvelée chaque jour…

Je rencontre F., une amie slovène de D., qui a le sourire aux lèvres et le rire au corps. Les embrassades sont naturelles et sans gêne, c’est à cela aussi que l’on reconnaît un être libre. Nous partageons un thé, puis un Thali particulièrement épicé à l’ashram Vanprast, où il est, paraît-il, le moins cher de Rishikesh. F. est ici depuis trois mois, elle relaie les bons tips. La libération intérieure d’autres humains me remplit de joie…

Beaucoup de personnes ici suivent des gurus.

Mon guru n’a pas forme humaine… Il est la lueur au fond des yeux des vivants, il est dans le rire et dans la lumière du soleil, dans le chant du vent et le courant de l’eau, il est en moi et autour de moi, sans cesse, dans la douleur lancinante comme dans les caresses, dans mes sens et dans le corps, dans la beauté arrogante du silence et le tumulte de la Vie. Mon guru est nature, mouvement, et multiples univers. Il est la lumière au Centre de tout.

Le soir, sur les bords du Gange, nous chantons avec D. et sa guitalélé et rions à gorge déployée. Il paraît qu’hier c’était la Saint Valentin. On n’a pas besoin d’un jour pour célébrer l’Amour… La vibration de la Vie résonne comme un gong sur le métronome des battements du coeur. C’est bon d’être là, après la folie d’une décision de voyage tirée à pile ou face… J’en pleure de joie. Ces rives sont vraiment spéciales, elle catalysent la lumière en un torrent ininterrompu. Tout passe… Mais au loin, les bhajans s’éternisent. Un unique feu d’artifice vient ponctuer notre complétude.

Jeudi 16 février

Se frayer un chemin dans le chaos de la partie basse de Rishikesh. Mission: trouver l’ashram Swatantranand où auront lieu les satsang d’un être magnifique nommé Mooji, pendant un mois environ. Je ne suis là que pour une semaine mais me sens déjà honorée de pouvoir être en sa présence et d’écouter en direct (et gratuitement) ses enseignements. J’apprécie la simplicité, la clarté et l’humour de sa façon de communiquer. Des phrases comme des flèches, aussi perçantes que le discours de Jiddu Krishnamurti. L’entrée et l’organisation des satsang sont simples: pas de frou-frou ni de fioritures, simplement des sourires lumineux sur les visages des personnes du staff qui l’accompagnent et font du seva (volontariat, don de soi). Les 2H40 passent en un clin d’oeil; chaque personne s’étant levée pour poser une question est touchée et finit souvent par pleurer, comme si elle avait trouvé en elle la bonne résonance au bon moment. La spiritualité, ou l’ultra-thérapie, là où toutes les médecines échouent. Les paroles de Mooji résonnent aussi en moi comme dans une pièce délicieusement vide.

Nous longeons le Gange l’esprit léger après un Masala Dosa savoureux. Les klaxons incessants me paraissent lointains, l’humeur maussade des passants m’importe peu, les enfants qui mendient ne semblent pas plus malheureux que nos petits collés à la tablette six heures par jour.

Une pause rafraîchissante à l’ashram Sivananda près du pont Ram Jhula; au bord de l’eau, le feu brûle encore. Des panneaux, ça et là, “Meditate Here”. La recherche d’une place pour dormir dans un ashram s’avère infructueuse, nous finissons donc à la guesthouse très justement nommée The Last Chance, surtout que la tentative de dormir dans la chambre d’un ami de F. parti pour quelques jours de Ved Niketan se solde d’une discussion houleuse avec le responsable de l’accueil. Le calme est heureusement ma météo du jour. Il suffit d’être honnête et réceptif.

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Vendredi 17 février

Nous avons trouvé l’ashram Vanprast pour nous accueillir quelques nuits. Il n’y a ni logique ni respect d’horaires dans les démarches “administratives” en Inde, moi qui pensais que les français étaient numéro 1 à ce niveau-là… Ici, il faut parfois plusieurs photocopies du passeport, Visa, mais également un formulaire à remplir, un registre à signer; à la Last Chance guesthouse, ils poussent même le vice jusqu’à nous prendre chacun en photo gros plan pour leur formulaire en ligne sur internet. L’absurdité n’a rien de simple. Mais nous avons enfin un toit stable, de l’eau presque chaude, et même des toilettes non-turques.

La frustration d’avoir raté le satsang passée, nous voilà partis explorer l’autre partie de Rishikesh au nord, vers le quartier Tapovan et le pont Lakshman Jhula. En voulant prendre de la hauteur vers un pseudo-point de vue indiqué par la carte en ligne, nous nous enfonçons dans la végétation particulière à la région: lianes et cactus géants se reposent lassivement sur des arbres immenses. Singes, oiseaux marrons à crêtes blanches et sortes-de-gros-faisans habitent la forêt. L’ornithologie n’est vraiment pas mon fort.

Du haut d’une terrasse parsemée de coussins, tapis, et surplombant le Gange, nous reposons nos muscles et nous “connectons” à nos proches. La technologie a tué l’absence. On ne part plus en baluchon en se disant au revoir pour une durée indéterminée. Les garanties de retour s’appellent Visa et Air India, les nouveaux pigeons voyageurs Whatsapp et Facebook.

Samedi 18 février

Journée d’introspection après un satsang toujours lumineux de Mooji. Le déjeuner avec S., très sympathique et ouvert, me trotte encore dans la tête. Peut-être parce que j’ai encore du raconter pour la énième fois cette histoire (la maladie, les dettes, blabla…) qui explique pourquoi ce voyage est de courte durée, pourquoi je dois laisser de côté mes envies nomades pour des mois encore de patience et de “travail” (les guillemets expriment le non-sens du travail lorsque celui-ci n’est plus une énergie de création et de subsistance mais un outil d’asservissement à des instances absurdes). L’énergie de voyage bouillonne partout tout autour et je me sens ramer dans un incessant aller-retour. C’est comme prendre un escalator à reculons. Ça me rappelle ce cauchemar d’enfance dans lequel j’essayais de courir mais que mes mouvements étaient au ralenti. Je dois certainement encore vivre un peu le manque de liberté extérieure pour renforcer ma liberté intérieure… Accepter… si l’émotion est encore active, c’est que l’histoire a encore du pouvoir.

Et puis… Ça va être certainement aussi un beau challenge pour le mental et sa volonté de contrôler, de savoir, de se projeter ou de ressasser le passé que de vivre à distance d’une personne que j’aime. Chouette, encore une nouvelle expérience à accueillir.

Dimanche 19 février

Bhajans enflammés et pleins de joie avant le dernier satsang de la semaine. La joie fait d’ailleurs se lever et danser des dizaines de personnes dans la salle. De l’extérieur et d’un point de vue occidental, il y aurait de quoi se marrer et envoyer rapidement le mental vers des jugements hâtifs. Au fond, je sens bien la beauté et la spontanéité d’une transe de liberté prolongée. Il n’y a rien de plus à expliquer.

Lundi 20 février

Clouée au lit depuis plus de 24 heures. Une boule de douleur paralyse mon ventre et rien ne lui apporte répit. Tous les remèdes naturels sont essayés, je me suis résolue à ouvrir le sachet “Sanofi” d’urgence qu’Y. m’a confié avant de partir. Le départ pour Dharamsala me semble compromis dans cet état alors je prie pour que le dieu allopathique ait cette fois un ange sympa à m’envoyer.

Ai vu la lueur du jour une petite heure à l’ashram Ved Niketan, juste le temps d’observer les roses et oeillets d’Inde du beau jardin et entendre piailler les moineaux agglutinés dans l’arbre au-dessus de nos têtes. D. est très fatigué aussi. J’accueille sereinement ma douleur comme la sienne, d’ailleurs y-a-t’il vraiment autre chose à faire…? Le crépuscule réunit la petite troupe:  F., S., J-C nous retrouvent pour un partage agréable et rapide sur le contenu de nos journées. Le récit de la mienne est vite résumé!

Être alitée me rappelle encore ces heures d’immobilisme il y a deux ans. À ce moment-là, j’étais dans l’incapacité d’accepter les douleurs, et les sensations de brûlures irradiant la colonne vertébrale me terrifiaient. Cette fois-ci, j’observe sans m’identifier à elle, même si, bien sûr, le côté pratique est mis à mal pendant les périodes de voyage. On préfère toujours être malade avec un peu de confort.

Mardi 22 février

Dernier jour à Rishikesh, si tout va bien. Décidément, nos estomacs fragiles d’occidentaux ont perdu la bataille sur la route des épices. On a du rater un épisode dans la grande épopée de la flore intestinale. Malgré la fatigue extrême et les jambes lourdes, nous nous levons pour entamer une marche vers le campement de J-C au-dessus de Lakshman Jhula, en face de l’ashram d’Osho. Dans notre pélerinage convalescent, nous nous échouons bien avant au rooftop du Babylon Café, où c’est finalement J-C qui nous rejoindra: “J’ai croisé K. qui m’a dit qu’il vous avait croisé et que vous étiez là…”. Qu’il est bon de lâcher le téléphone et de se laisser aller au hasard des croisements. Les rencontrent gagnent alors en surprise et récupèrent de leur fraîcheur. Affalés comme des phoques, nous discutons alimentation, écologie, spiritualité, et comment il semble difficile d’avoir aujourd’hui un mode de vie cohérent, autonome, en vivant en harmonie avec ses aspirations sans être dépendant du système. Casse-tête utopique peut-être… mais un beau rêve en tête me parle plus que l’anesthésie continue d’un cerveau atrophié par la télé. Je préfère cent fois le risque d’une vie en mouvement qui tend vers la réalisation d’une certaine harmonie avec la nature plutôt que l’inertie et le confort de la vie citadine ou rongée par les crédits.

Le voyage est une belle façon de réaffirmer ses envies et réajuster sa girouette. La mienne pointe toujours vers le nomadisme actuellement: explorer, parcourir des kilomètres, apprendre sur la route, se réapproprier des savoirs ruinés par la modernité, partager, créer du lien, transmettre. Pas besoin d’aller très loin non plus pour ça d’ailleurs… L’abeille ne butine-t-elle pas autour d’elle le coeur des fleurs pour le transformer et en créer du nectar? En faisant cela, elle nourrit la communauté et se nourrit elle-même.

Sur la route du retour vers Swarg Ahsram, nous nous arrêtons sur la plage de rochers et de sable le long du Gange, pour un coucher de soleil superbe, agrémenté d’un jeu de cartes avec V. et D., guitalélé et chant en prime. Les indiens nous scrutent des yeux et nous prennent en photo. On pourrait presque nous jeter des cacahuètes.

La liberté féminine peut interloquer ici. Je m’imagine une seconde en sari, m’occupant des tâches ménagères et des enfants à la maison, épaules couvertes en permanence. Le lourd poids des conditionnements… certaines choses sont si ancrées dans le monde qu’elles défient toute compréhension. Quelque part, les antagonismes résolvent avec violence le dilemme de l’équilibre. J’aspire à une sérénité centrée, plus proche de l’énergie circulaire du tourniquet que de l’incessant aller-retour de la balançoire. Chacun son jeu d’enfant.

Nous terminons cette belle journée tranquille dans la chambre de K. dans leur ashram, en troupe joyeuse et cosmopolite. J’aimerais avoir plus de temps, ce voyage est comme un échantillon. J’ai envie d’aller plus au Nord et en même temps passer encore des moments avec ces belles personnes. Paradoxe spatio-temporel.

Mercredi 23 février

Double peine pour les touristes féminines. En plus de subir souvent le regard sur l’occidental biaisé par les biftons, parfois mi-mielleux mi-dédaigneux, il faut parfois surenchérir dans le self-control lorsque certains hommes considèrent qu’une femme ne peut pas regarder dans les yeux, réserver une chambre ou aller déjeuner seule lorsqu’elle est censée être accompagnée.

Ce mépris conditionné teinté de décennies de frustration ne peut être interprété personnellement, pourtant mon amour pour les humains est parfois remué par des émotions passagères de colère et de tristesse. Je pense à celles qui souffrent de la différence et qui n’ont pas les moyens, la force, le courage ou l’énergie nécessaires pour se libérer de la culture et des chaînes qu’elle peut leur faire porter. Je pense aux regards insistants et intrusifs qu’elles doivent apprendre à ignorer… Moi-même je ne sais plus si je dois baisser les yeux avec l’humilité de l’étrangère compréhensive ou soutenir mon être  en lui permettant de regarder l’autre au fond des pupilles. Si ce n’est pas de la provocation mais seulement de la bienveillance, le regard peut-il transcender ces conditionnements? Je souhaiterais en faire l’expérience en tous cas.

Nous quittons V. avec un dernier petit-dej partagé à Last Chance avant la suite du trip à Dharamsala. Une belle étreinte.

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Visite-pirate de l’ashram où ont séjourné les Beatles. Nous passons par-dessus le mur pour éviter l’entrée touristique et apprécier notre délit au milieu des ruines abandonnées. Un serpent montre sa tête puis s’enfuit. Il a certainement eu plus peur que nous, malgré cela, les reptiles rampants ont toujours, dans mon imaginaire d’occidentale, le chic pour me hérisser les poils. Une quinzaine de singes grimpent sur les poutres en acier du hangar en ruines. Au centre, des graffs d’éléphants et de tigres entourent l’inscription “LET IT BE”; sur les côtés, des sadhus et des mudras ont été représentés par des artistes hindous, sans doute. La plus grande structure abrite une centaine de niches désormais à la merci des inscriptions de visiteurs, décorées d’oeuvres d’art ou de phrases plus ou moins inspirées. Celle-ci attire mon attention:

The only way to be free in an unfree world is to be so completely free that your very existence is an art of rebellion.

La liberté est avant tout intérieure, le simple fait d’Être est en lui-même une rébellion face à toutes les idées véhiculées par le système capitaliste et la société de consommation. Être pleinement Soi est un bouclier naturel face à toutes les formes de manipulation et un antidote aux conditionnements familiaux, éducatifs, culturels, groupaux. Cela ne demande aucun effort, du moins lorsque la prise de conscience ne permet plus aucun retour en arrière. Être n’a pas besoin de lois ou de déclaration des droits de l’homme pour être légitimé, c’est une évidence et une expression sans limites du Soi. Être est par essence une liberté lorsque l’on a transcendé les turbulences internes et externes en les observant pour ce qu’elles sont: des invitées de passage.

Les aurevoirs à F., K., J-C et S. sont simples et sincères. Les âmes lumineuses se retrouvent toujours un jour ou l’autre, par “hasard”…

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